P. Mertens : « Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne »

John Heartfield -  Gefährliche Mitesser - 1939 - Akademie der Künste (Fair use*)

 

Par Peter Mertens (Secrétaire général du PTB / Gauche / Belgique) 

Publié en septembre 2026 par Le Monde Diplomatique et Agone 

« Le monde semble avoir complètement déraillé. N’avez-vous pas parfois l’impression que nous sommes prisonniers d’un gigantesque asile de fous sans direction ? Alors que vous essayez de joindre les deux bouts à la caisse du supermarché, une poignée de géants de l’agroalimentaire engrange des profits exorbitants sur votre dos. Alors que les écoles et les hôpitaux sont laissés dans un état de vétusté structurel et que l’âge de la retraite est repoussé vers les 70 ans, les États membres de l’Union européenne trouvent soudainement 800 milliards d’euros pour acheter des chars et des missiles ! » 

Extrait du livre « Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne », de Peter Mertens.

Présentation du livre par les éditions Agone : 

« Sous nos pieds, les règles de l’ancien monde craquent. Dans ce livre, Peter Mertens établit un lien entre la montée des monopoles, la militarisation de l’économie et la guerre. Il dévoile comment les élites européennes appliquent une impitoyable doctrine du choc. Poussée par les caprices dictatoriaux de Donald Trump, la classe dominante européenne opte sans réserve pour la militarisation et son propre impérialisme. En cette période de crépuscule, de nouveaux monstres sont nourris. 

Dans la poussière de ce chaos, Mertens tire une conclusion libératrice : sous les décombres se cache l’espoir. Des dockers de Gênes aux magasiniers de Minneapolis, des piquets de grève à Liège aux lycéens de Hambourg, des luttes écologistes aux luttes sociales et aux mobilisations antiguerre : au cœur du monde, un contre pouvoir grandit. Plus ce capitalisme prédateur sème la crise et la guerre, plus il récoltera le printemps et le socialisme. »

Le texte qui suit est un extrait du livre « Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne », de Peter Mertens, Agone, Marseille, 352 pages, 22 euros. Il paraîtra en librairies le 16 octobre prochain.

Extrait publié dans l’édition de septembre 2026 du journal « Le Monde Diplomatique » sous le titre : « Misère du militarisme » 

« 5 décembre 2025. Alors que le froid hivernal mord dans les rues de Berlin, Hambourg et Dresde, des dizaines de milliers de jeunes claquent la porte de leur salle de classe derrière eux. Sur leurs banderoles, on peut lire : Unsere Brüder kriegt ihr nicht, « vous n’aurez pas nos frères ». 

Cette grève est une réponse collective à la militarisation croissante de la société. La loi sur la modernisation du service militaire ouvre la voie à une nouvelle forme de contrainte. À partir de janvier 2026, tous les jeunes de 18 ans seront soumis à un questionnaire obligatoire ; ceux qui ne répondront pas seront sanctionnés. À partir de 2027 viendra l’examen médical. S’il n’y a pas assez de volontaires, l’obligation s’appliquera. Dans les écoles, la résistance est palpable : 80 à 90 % des élèves se déclarent opposés au nouveau service militaire obligatoire. Alors que le gouvernement débloque des milliards pour l’armement et le matériel, ils sont assis dans des salles de classe délabrées et font face à un avenir incertain en raison de la crise climatique. Les moyens sont là, mais les choix se portent ailleurs. (…) 

La télévision allemande diffuse des images du Tag der Bundeswehr, la Journée des forces armées, où des enfants de 10 ans posent fièrement, un fusil à la main. En Bavière, un débat fait rage sur l’introduction des sciences militaires comme matière scolaire. À Kellmünz, des écoles primaires organisent des « camps d’aventure militaires » pour les enfants à partir de 6 ans. Le député de gauche Ates Gürpinar s’insurge contre la « propagande de guerre dans les ateliers de bricolage » des crèches. L’armée n’a pas sa place dans les crèches ou les camps de vacances, estime-t-il. Le syndicat des puériculteurs et puéricultrices partage pleinement cet avis : « Pas de garderies d’enfants en uniformes de camouflage. » 

À toute vitesse, l’espace public et les salons sont militarisés : des publicités Rheinmetall dans les stades de football aux messages de la Bundeswehr sur les boîtes à pizza. Les médias et les réseaux sociaux regorgent de films violents et de jeux vidéo pleins de feu et de destruction, avec le soldat comme « héros » ultime. En octobre 2025, la chaîne publique ARD retire du top 100 la chanson antiguerre de Reinhard Mey Nein, meine Söhne geb ich nicht (« Non, je ne donnerai pas mes fils »). Des permis de conduire gratuits et un bon salaire attirent les jeunes vers une vie au service de l’appareil militaire. Tout est axé sur la mobilisation de l’ensemble de la société. 

Tout cela a un but. Pour l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), l’Allemagne est une plaque tournante logistique centrale et le pivot d’un éventuel grand conflit à l’Est. C’est ce que détaille le récent Operationsplan Deutschland, Oplan DEU dans le jargon militaire. Ce plan de 1 200 pages décrit comment 800 000 soldats allemands, américains et d’autres forces de l’OTAN, ainsi que 200 000 véhicules militaires, doivent se déplacer en direction de l’est jusqu’à la ligne de front. 

Si de tels effectifs devaient traverser l’Allemagne, il faudrait les nourrir et les loger. On ferait appel à des entreprises privées, mais aussi à des civils. Cela signifie que ces derniers seront concrètement impliqués dans la conduite de la guerre, à l’arrière du front, dans leur propre pays. Et c’est précisément cela que règle ce plan d’opération Deutschland : « La combinaison de l’armée avec les services de partenaires civils et commerciaux », indique la Bundeswehr sur son site Web. Ainsi, la frontière entre le civil et le militaire s’estompe rapidement. De grands acteurs tels que DHL, Lufthansa et la Deutsche Bahn font désormais partie intégrante de la planification militaire. Alors que les chemins de fer ont été négligés pendant des années au détriment des voyageurs, ils sont désormais préparés pour le transport de chars et de munitions. Les pilotes d’avions de ligne sont formés au maniement de drones. Les entreprises reçoivent dès aujourd’hui des instructions sur leur rôle en temps de guerre : de l’aménagement de camps militaires à la livraison de repas. 

La froide logique de cette planification est choquante. Les scénarios de l’OTAN tablent sur un millier de blessés par jour revenant de l’Est. Le système de santé allemand se prépare en conséquence. Dans les hôpitaux, ceux-ci auraient la priorité sur les civils blessés. Un chef du commandement régional de la Bundeswehr du Bade-Wurtemberg explique : « Il faut être prêt à ce que le soldat gravement blessé soit soigné en premier et le patient souffrant d’une appendicite, plus tard. »

 

« Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne », de Peter Mertens, Agone, Marseille, 352 pages, 22 euros. 

Publication sur Le Monde Diplomatique 

 

* Fair use :  

Le photomontage en illustration -exemplaire et de circonstance- est de John Heartfield, de son vrai nom Helmut Herzfeld, né à Berlin-Schmargendorf le et mort à Berlin-Est le , qui est un artiste Allemand. Il a d'abord été publié sous le titre *GERMAN HAUSFRAU* (« D'abord des canons plutôt que du beurre : maintenant, les canons dévorent ce qu'il y a sur la table ») dans le *Reynolds News* du 12 novembre 1939. En 1946, John Heartfield a retravaillé le montage pour l'ouvrage : Lynx, J.J. (éd.) : *The Pen is mightier. The story of the War in Cartoons*, Lindsay Drummond, Londres, 1946, p. 32. Il y a utilisé un nouveau titre ainsi qu'un nouveau sous-titre (*Germany's Greedy Guns* – « ... et dis, maman, que mangeront-ils quand ils auront fini ? » « Alors, ils te dévoreront, ma chérie ») et a ajouté une croix gammée sur le revers de la veste du personnage situé à droite de la mère. Dans la présente variante, réalisée vraisemblablement en 1957-1958 pour des expositions à Berlin et à Moscou, Heartfield a remplacé la croix gammée par un signe dollar. Ce photomontage fait partie de la collection de l'Académie des Arts de Berlin.