L'OTAN 3.0 – 85 ans après l'opération Barbarossa

"Victoire Allemande, liberté pour l'Europe" - Affiche de propagande Nazie 1941
 

Par Sévim Dağdelen (ex-Députée / Gauche / Allemagne)

Publié le 20 juin 2026  par Morning Star 

 

Le secrétaire US à la Guerre, Peter Hegseth, vient de présenter le nouveau concept américain pour l’OTAN lors de la réunion de ses ministres : l’OTAN 3.0.

Les États-Unis souhaitent que « l’OTAN évolue rapidement et de manière irréversible vers une alliance dirigée par l’Europe, dans laquelle l’Europe assume la responsabilité principale de la défense de l’Europe ». C’est également la raison du retrait partiel des troupes américaines. Les États-Unis ont besoin de toutes leurs forces en Asie de l’Est et de l’Ouest pour faire face à la Chine et à l’Iran.

En clair, une alliance dirigée par l’Europe signifie avant tout une alliance dirigée par l’Allemagne. Seul Berlin dispose des ressources financières nécessaires — même si c’est à crédit — pour constituer d’ici 2039 ce que le « plan Pistorius » — du nom du ministre fédéral de la Défense — qualifie de « plus grande armée d’Europe ».

On attribue à Lord Ismay, premier secrétaire général de l’OTAN de 1952 à 1957, cette déclaration selon laquelle l’alliance avait trois missions centrales : « to keep the Russians out, the Americans in, and the Germans down », « garder les Russes dehors, garder les Américains dedans et maintenir les Allemands à terre ».

L’OTAN 3.0 pourrait être interprétée comme suit : « L’essence même de l’OTAN est de confier les rênes aux Allemands afin qu’ils combattent les Russes dans l’intérêt des Américains. »

On peut débattre de l’avancement réel de ce processus. Il n’en reste pas moins — comme en témoignent de nombreuses déclarations de personnalités politiques et militaires allemandes de premier plan — que l’OTAN 3.0 ne signifie rien d’autre que le déchaînement du revanchisme allemand contre la Russie dans l’intérêt des États-Unis.

Une revanche pour quoi ? Une revanche pour la défaite de l’Allemagne et sa capitulation sans condition, le 8 mai 1945 à Berlin, face à l’Union soviétique. On sent presque à quel point des professeurs de la Bundeswehr, tels que Carlo Masala, cherchent à réactiver l’image de la Russie en tant qu’ennemi archétypal pour les Allemands.

En critique de l’ancien homme politique du SPD et maire de Hambourg Klaus von Dohnanyi, qui prône la paix avec la Russie, Masala, l’une des figures clés à l’origine de l’escalade, a tweeté : « On peut sortir les Allemands de Rapallo, mais on ne peut pas sortir Rapallo des Allemands. »

C’est à Rapallo, en 1922, que la Russie soviétique et l’Allemagne ont renoué leurs relations diplomatiques et économiques. Aujourd’hui, l’objectif est de détruire ces relations — en vue d’une nouvelle campagne d’hostilité et d’inimitié.

En Allemagne, à la veille du 85e anniversaire de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie, le 22 juin 1941, l’histoire de l’attaque d’Hitler reste encore largement occultée.

Il existe des études détaillées sur le meurtre de 27 millions de citoyens soviétiques par les SS et la Wehrmacht. Pourtant, la nature de cette guerre — une guerre coloniale visant à l’extermination de tout un peuple — reste encore peu connue de la société allemande.

Les gouvernements allemands ont refusé de reconnaître ces meurtres comme un génocide contre les peuples de l’Union soviétique, préférant le terme de « crimes de guerre ».

L’invasion de l’Union soviétique visait à résoudre définitivement les problèmes économiques du Reich allemand — en particulier, à garantir l’approvisionnement en matières premières bon marché pour l’industrie allemande. « La Russie est notre Inde » : cette vision d’une guerre coloniale guidait les dirigeants nazis.

Pour établir leur domination de manière permanente dans les territoires conquis, ils ne se sont pas appuyés sur l’administration d’une poignée de fonctionnaires coloniaux, comme l’avait fait la Grande-Bretagne en Inde, mais sur l’extermination d’une grande partie des peuples de l’Union soviétique.

L’espace ainsi "libéré" devait être occupé par des colons allemands. Les survivants de la population devaient être réduits à l’esclavage.

À mesure que les troupes allemandes avançaient, ce plan colonial meurtrier fut immédiatement mis en œuvre. Un exemple particulièrement effroyable est le blocus de Leningrad, au cours duquel la Wehrmacht allemande, avec ses alliés finlandais, a délibérément affamé à mort environ un million de citoyens soviétiques.

Le "plan de la faim", élaboré par l’autorité chargée du plan quadriennal d’Hermann Göring, allait encore plus loin, visant à causer la mort de jusqu’à 30 millions de citoyens soviétiques afin de garantir l’approvisionnement alimentaire de la population allemande et de la Wehrmacht.

On sait également peu que l’État-major économique de l’Est, fort d’environ 20.000 employés, était l’une des plus grandes agences gouvernementales nazies et qu’il a activement encouragé la colonisation de l’Est pendant la guerre.

Ce travail n’est souvent considéré que dans le contexte de l’économie de guerre. Cependant, les contours de la pénétration coloniale de la partie européenne de l’Union soviétique sont indéniables.

Formellement, la mission consistait à exploiter les territoires occupés : s’assurer un approvisionnement alimentaire, utiliser les matières premières et accroître la production — notamment en recourant à la population civile comme main-d’œuvre forcée sur place ou en la déportant vers l’Allemagne sous le nom de "travailleurs de l’Est".

Toutes les entreprises saisies ont été placées sous tutelle dans le but de les privatiser ultérieurement au profit d’entreprises allemandes. Des personnalités de premier plan de l’industrie allemande ont été fait venir pour exploiter les matières premières.

Nous avons donc affaire à une autorité coloniale qui a contribué à la mise en œuvre du génocide contre les peuples de l’Union soviétique afin de préparer le terrain à la mainmise coloniale sur les territoires européens de l’Union soviétique.

Les responsables du génocide n’ont jamais été amenés à rendre des comptes — par exemple, le lieutenant-général Wilhelm Schubert, en tant que chef de l’état-major économique, ou le général Otto Stapf, qui est resté aux commandes jusqu’à la fin.

Sur le plan idéologique, la colonisation et le génocide ont été déguisés en campagne de libération anticommuniste.

Le morcellement ethnique prévu constituait le programme d’accompagnement du génocide contre les Juifs d’Europe et les peuples slaves de l’Union soviétique.

Dans l’exposition de propagande nazie *Das Sowjetparadies*, "Le Paradis soviétique", organisée en 1942 au Lustgarten de Berlin et destinée à accompagner cette campagne, il était affirmé que « sous la direction allemande et aux côtés de nos soldats, les meilleures forces des nations d’Europe se sont unies » pour éliminer l’Union soviétique.

Il convient également de rappeler que cette exposition avait été courageusement attaquée à coups de cocktails Molotov par le groupe juif-communiste Herbert Baum.

Le contexte européen dans lequel s’inscrivaient les plans de colonisation nazis n’est pas sans importance. Il nous ramène directement à notre époque, car en Europe, 85 ans plus tard, nous entendons de plus en plus souvent les échos de cette invasion.

Lorsque nous entendons aujourd’hui la responsable de la politique étrangère de l’UE, Kaja Kallas, déclarer : « Le démembrement de la Russie — je pense que s’il y avait davantage de petites nations… ce n’est pas une mauvaise chose si la grande puissance devient en réalité beaucoup plus petite. »

De même, les propos de Roderich Kiesewetter, homme politique de la CDU et ancien officier d’état-major de la Bundeswehr - « L’Europe doit œuvrer à la capitulation de la Russie » - montrent clairement que l’histoire de la tentative de colonisation et la déception face à son échec en 1945 trouvent encore un écho aujourd’hui.

C’est là la grande tentation à laquelle le gouvernement fédéral de Merz risque de succomber : transformer la guerre par procuration de l’OTAN en Ukraine en une guerre allemande, dans l’illusion dangereuse de pouvoir forcer la capitulation de la Russie, notamment pour résoudre les problèmes économiques qui, paradoxalement, ne sont apparus qu’à la suite de cette confrontation avec la Russie.

Quoi qu’il en soit, la soif de vengeance semble devenir le moteur de la politique allemande à l’égard de la Russie.

Ce qui est remarquable, c’est que cela ne vient pas de l’extrême droite, mais du centre de la société et de sa soif de fonds d’investissement étatsuniens, même si cela implique de jouer avec la vie et le bien-être de sa propre population.

Désormais, tout mouvement pour la paix en Allemagne et en Europe est un mouvement pour notre propre survie, pour la vie elle-même — afin d’arrêter ceux dont les seuls objectifs sont de maximiser les profits, même au prix de la mort.

 

Version originale sur Morning Star

  

Ce texte est proposé afin d'élargir le champ de réflexion, ce qui ne signifie pas systématiquement caution à l’analyse et aux opinions qui y sont développées. La responsabilité d'activista.be s'arrête aux propos reportés ici. activista.be n'est nullement engagé par les propos que les auteurs auraient pu tenir par ailleurs et encore moins par ceux qu'ils/elles pourraient tenir dans le futur. Merci toutefois de nous signaler toute information concernant le ou les auteurs qui pourraient justifier une réévaluation.