| Plagues of the Occupation - par Erik Ruin |
Par Muhammad Shehada & Gregory Mauzé (Analyste / gauche / Palestine & Journaliste / gauche / Belgique)
Publié le 19 janvier 2026 par l'ABP
Après deux ans de génocide, Trump a décidé d’imposer une trêve au gouvernement de Benjamin Netanyahou. L’administration étatsunienne a-t-elle réellement cessé de s’aligner sur les intérêts israéliens ou bien défend-elle ces intérêts par d’autres moyens ?
Donald Trump continue à défendre les intérêts d’Israël avec une parodie de cessez-le-feu. Les médiateurs eux-mêmes le décrivent comme un plan sans structure politique. Il ne s’agit que de spectacle et de couverture médiatique, afin de présenter Trump en faiseur de paix, qui aurait « arrêté 8 conflits en 8 mois », ainsi qu’il aime à le répéter, dans la perspective d’obtenir le prix Nobel, ce qui était sa motivation première.
Dans les faits, l’accord de cessez-le-feu est conçu de façon à permettre à Israël de continuer le génocide. Par d’autres moyens, par l’usure, ils parviennent désormais à réaliser des choses qu’ils ne pouvaient pas faire durant la phase active de la guerre.
Grosso modo, dans la zone de 58 % de la bande de Gaza, que l’armée israélienne contrôle maintenant complètement (voir carte page 9) et qui est intégralement dépeuplée, la destruction méthodique, maison par maison, n’aurait pas pu se produire sans certaines formes de résistance et d’insurrections de militants ici ou là. Depuis le cessez-le-feu, aucune balle ne peut être tirée pour l’empêcher. Les Palestiniens ne peuvent que regarder les colons et les soldats israéliens tout raser, et à un rythme beaucoup plus soutenu qu’avant.
Par ailleurs, les Israéliens savent qu’à tout moment, ils peuvent faire voler en éclats le cessez-le-feu et en rejeter la faute sur le Hamas. Et une fois qu’ils en auront terminé avec l’est de Gaza, ils pourront entrer dans l’ouest de Gaza et finir le travail.
Les visites de Trump, du vice–président J.-D. Vance et du secrétaire d’État Marco Rubio ont donné l’impression que les États–Unis voulaient qu’Israël respecte la trêve. Cette pression a–t–elle eu un impact, étant donné la poursuite des bombardements, le chantage continu à l’aide humanitaire et les autres dispositions de l’accord ?
Cela a eu un impact sur le maintien de l’illusion d’un
cessez–le–feu. De nombreuses voix israéliennes réclamaient, une fois les
otages libérés, le retour total à la guerre et le génocide à pleine
puissance. Face à cela, les officiels étatsuniens ont agi comme des
baby-sitters, de manière à ce que Netanyahou ne cède pas à ces pressions
et maintienne non pas le cessez-le-feu, mais, je le répète, l’illusion
d’un cessez–le–feu. Cela signifie que Netanyahou est tenu par une sorte
de laisse étatsunienne, mais celle–ci est extrêmement relâchée. Elle lui
permet de faire beaucoup de choses avant que Trump ne le rappelle à
l’ordre. Il peut ainsi garder le passage frontalier de Rafah fermé,
continuer les bombardements, tuer environ six à dix personnes par jour,
avoir ces flambées occasionnelles où il peut tuer 50 à 100 personnes par
jour et s’en tirer. Six à dix morts par jour est considéré comme
acceptable du point de vue étatsunien, tout comme les restrictions de
nourriture, de matériel de reconstruction, etc.
La principale rupture avec les propositions précédentes de
Trump est qu’elle permet aux Gazaouis de demeurer sur leurs terres. Mais
les Israéliens ont–ils réellement abandonné le projet de nettoyage
ethnique du territoire ?
Absolument pas. Israël a dépensé
des milliards de dollars dans ce génocide et perdu de 900 à 1 000
soldats. Ils ont passé 24 mois à réduire Gaza en poussière et en
cendres, à un coût international très élevé sur les plans politique,
diplomatique et commercial. Son économie est en lambeaux. Ils ne vont
donc pas abandonner leur projet de nettoyage ethnique du jour au
lendemain sous prétexte que Donald le leur intimerait. Ils vont chercher
par tous les moyens à pousser les Palestiniens à partir, que ce soit
avec cette fondation fantoche détenue par cet homme d’affaires
israélo–estonien qui déporte des Gazaouis et force les pays d’arrivée à
les accueillir (lire pages 12–13), ou par d’autres moyens.
Nous voyons aussi cette idée de ce qu’Israël appelle New Rafah.
La reconstruction n’est pas autorisée à Gaza, où vivent 2 millions de
personnes. Elle n’est admise que dans une minuscule partie de l’extrême
sud, à la frontière avec l’Égypte, où Israël entend concentrer la
totalité de la population. Il n’y aura qu’à perpétrer quelques massacres
supplémentaires d’une ampleur suffisante pour épouvanter les
populations au point qu’elles partent. La seule direction qu’elles
pourraient alors prendre serait l’Égypte, car New Rafah serait
cernée par une infinité de zones tampons, de checkpoints, de chars
d’assaut et de dispositifs militaires. Quiconque traverserait cette
ligne ne serait jamais autorisé à la franchir dans l’autre sens,
assurément. C’est ainsi que l’on procède à un nettoyage ethnique. (NDLR :
le 3 décembre, Israël a annoncé qu’il ouvrira le point de passage de
Rafah uniquement pour permettre aux Palestiniens de quitter Gaza )
Le Hamas a repris le contrôle de la partie qu’il gouverne et ne semble pas disposé à déposer les armes ni à cesser de jouer un rôle politique, comme le stipule l’accord Trump, ce qui constitue une condition préalable au retrait israélien. Cela n’était–il pas prévisible, au point que l’accord semble conçu pour échouer dans sa deuxième phase ?
En réalité, le Hamas a accepté de se retirer du gouvernement
local. Ils ont accepté de céder le contrôle sécuritaire à une police
technocratique entraînée en Égypte et en Jordanie. Ils ont accepté
toutes ces choses, mais Netanyahou a mis son veto à l’arrivée de cette
force de 5 500 hommes. Il n’a jamais non plus permis à l’autorité
administrative prévue par le plan Trump de prendre le contrôle de Gaza.
En fait, nous avons une situation où Netanyahou veut que le Hamas reste
au pouvoir, afin de l’utiliser comme prétexte pour poursuivre le
génocide.
La question du désarmement est la plus sensible, mais il y avait une formule dans une version antérieure du plan Trump pour laquelle le Hamas avait marqué son accord. Il s’agissait de mettre hors service les armes offensives. C’est différent du désarmement, qui signifie la reddition : briser l’épée et plier le genou. La mise hors service est graduelle, progressive, liée à un processus politique. On peut les placer dans un dépôt sous supervision internationale, ne plus utiliser aucune de ces armes, ne plus en produire de nouvelles et ne plus les exhiber.
Les armes servent alors de garantie pour que le cessez-le-feu soit mis en œuvre : elles seraient détruites comme résultat de la paix, plutôt qu’en condition préalable. Et le Hamas avait accepté cela, contrairement aux Israéliens.
Qu’en est-il du projet de force internationale de stabilisation prévue par le plan Trump ?
Là encore, le Hamas avait accepté son principe et qu’elle soit destinée à entrer à Gaza comme force de protection, afin d’assurer l’application du cessez-le-feu, son suivi, son évaluation, etc. Elle devait aussi servir de tampon entre la population et les forces d’occupation.
Mais Israël a dit non. Ils ont opposé leur veto à la Turquie, au Qatar et à d’autres pays qui s’étaient engagés à envoyer des troupes. Il voulait aussi redéfinir le mandat de ces troupes, de sorte qu’elles auraient dû combattre les insurrections, poursuivre les militants du Hamas, détruire les tunnels…
En bref, servir de supplétifs à l’armée israélienne, ce qui les aurait rendus complices du génocide.

La « Ligne jaune » : une partition de fait de Gaza
Alors que les phases suivantes du Plan Trump tardent à advenir, une partition de fait de la bande de Gaza s’impose sur le terrain. À l’ouest, les 42 % du territoire où sont concentrés les Palestiniens. À l’est, les 58 % restants, occupés par l’armée, qui y poursuit la destruction des derniers bâtiments encore debout. Au milieu, la « Ligne jaune », supposée délimiter cette subdivision.
Quelques jours après l’entrée en vigueur de la trêve, Israël a commencé à marquer par endroits cette frontière avec des blocs de béton coiffés de poteaux, qui s’enfoncent parfois jusqu’à 500 mètres au-delà de ce que prévoit l’accord. Les Gazaouis sont empêchés d’accéder à leurs maisons et à leurs champs, situés en dehors de la partie Ouest.
Des dizaines de Palestiniens s’en étant approchés ou l’ayant franchie ont ainsi été abattus sans sommation. À l’heure d’écrire ces lignes, les dernières victimes de cette cruelle procédure sont les frères Fadi et Jumaa Abu Assi, alors qu’ils étaient à la recherche de bois de chauffage. Ils avaient 10 et 12 ans.
Publication originale sur le site de l'ABP
Illustration : Plagues of the Occupation par Erik Ruin
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