Par André Flahaut (Ancien ministre de la Défense,
Président honoraire de la Chambre / Gauche / Belgique)
Discours
prononcé le 14 mars 2026 lors de la conférence "Stop
Militarisation"
Osons
la paix
Pendant que le monde se fracture et que
l'Europe cherche en vain une voix commune, pendant que les budgets
militaires explosent dans le désordre et que les discours de peur
remplacent le débat de fond, une seule question persiste : quelle
politique étrangère voulons-nous vraiment, au nom de quelles
valeurs, et pour construire quel avenir partagé ?
Des
réponses qui peinent à naître face à un monde qui change
Le
monde change de manière accélérée et brutale. Face à ces
bouleversements, les responsables politiques tentent de réagir en
fonction des convictions et les informations dont ils disposent à un
moment donné. Sans vouloir porter de jugements hâtifs sur les
différents acteurs, des questions fondamentales se posent, sur la
façon dont nous devons concevoir la politique étrangère, la
diplomatie et la défense aujourd'hui.
Nous évoluons
dans un contexte géopolitique extrêmement volatile. Les équilibres
mondiaux se déplacent rapidement. Les certitudes qui prévalaient
hier n'ont plus cours. Et, comme à d'autres époques sombres de
notre histoire contemporaine, un climat de peur et d'angoisse
s'installe, entretenu et alimenté par le mensonge et la
désinformation.
Dans ces conditions, repenser notre
stratégie internationale n'est pas un acte d'opposition dogmatique.
Ce n'est pas davantage une remise en cause irréfléchie de nos
alliances. C'est une exigence de lucidité. Une démarche politique
vitale qui doit replacer le dialogue, la paix et la concertation au
tout premier plan avec l'ensemble des acteurs concernés, sans
exception.
Une réelle diplomatie comme solution face
à une diplomatie imprévisible et chaotique
Nous
sommes entrés dans une époque où le multilatéralisme a été
brutalement mis à terre. Des accords internationaux patiemment
construits pour stabiliser des régions entières sont aujourd'hui
déchirés sans hésitation par ceux-là mêmes qui s'étaient
engagés à les respecter. C'est le triomphe d'une diplomatie de
l’imprévisibilité et d’une méthode qui génère un chaos
perpétuel dont les autres doivent ensuite gérer les conséquences.
Alors même que nous avons cruellement besoin, à l'échelle
mondiale, de responsables politiques assumant la mission de
construire des passerelles entre les civilisations plutôt que de
s'évertuer à ériger des murs et à creuser des fossés.
Cette
dérive unilatéraliste s’accompagne d’un mépris croissant pour
les institutions internationales. Certaines grandes puissances se
comportent comme si elles étaient propriétaires exclusives de l’ONU
; ce faisant, elles marginalisent des continents entiers et leurs
populations. L'Afrique et l'Amérique du Sud, à qui l'on demande de
se taire se retrouvent réduites à des rôles d'observateurs au
Conseil de sécurité.
Ce déni d'existence du « Sud
Global » est une faute morale et une erreur stratégique. On ne
construit pas la paix mondiale en ignorant les drames de continents
entiers et d’autres conflits oubliés pendant que les regards
occidentaux restent obsessionnellement fixés sur l'Ukraine.
L'initiative diplomatique du Pape Léon XIV lors de ses
déplacements en Afrique a rappelé cette évidence géopolitique
trop souvent occultée : le Sud existe, il souffre, et il ne sera pas
éternellement patient. Ce signal-là mérite d'être entendu.
Échecs, go ou poker : comment les grandes puissances
jouent réellement
Pour comprendre les rapports de
force actuels, il faut changer de grille de lecture. Trois grandes
puissances jouent sur le même échiquier mondial mais pas du tout au
même jeu.
La Russie joue aux échecs : elle pense sur le
long terme et anticipe. La Chine pratique le jeu de go : extension
silencieuse et patiente de son influence, sans confrontation
frontale, en tissant des réseaux économiques et diplomatiques aux
quatre coins du monde. Les États-Unis, eux, jouent au poker : le
bluff, la mise spectaculaire, la pression psychologique et souvent
l’abandon brutal de la table comme de mauvais perdants lorsque
leurs cartes ne sont plus bonnes.
L'histoire diplomatique
nous enseigne que ce sont invariablement ceux qui pratiquent la
patience et l'observation stratégique qui finissent par l'emporter
sur ceux qui misent tout sur la confrontation immédiate. Dans ce
contexte, l'Europe, qui ne pratique aucun de ces trois jeux de
manière cohérente a plus que jamais besoin de définir sa propre
manière de peser sur le cours des choses.
L'Hypocrisie
des « deux poids, deux mesures » et la « fabrique » de l'ennemi
Une diplomatie orientée vers la paix ne peut pas
s'accommoder de l'hypocrisie du « deux poids, deux mesures ». C'est
pourtant le principe qui régit, de façon de plus en plus visible,
l'attitude occidentale sur la scène internationale. Nous vivons dans
une société binaire qui divise le monde entre les bons et les
méchants. On fabrique des ennemis, parfois de toutes pièces, ce qui
sert de prétexte commode, fondé sur une politique de la peur et du
mensonge, pour justifier des achats d’armements massifs, au
détriment tragique des dépenses sociales, humanitaires et de santé,
bien plus vitales pour nos populations.
Cette géométrie
variable dans l'application du droit atteint aujourd'hui son
paroxysme au Moyen-Orient. On exige la transparence absolue sur les
programmes nucléaires de certains États, avec inspections et
sanctions à la clé. Dans le même temps, on cautionne dans un
silence assourdissant le fait qu'Israël possède l'arme nucléaire,
en refusant tout contrôle de l'Agence internationale de l'énergie
atomique. Deux poids. Deux mesures. Deux droits, l'un pour les
alliés, l'autre pour les autres.
Il faut tracer ici une
ligne morale claire. Nous devons un immense respect au peuple juif,
qui a atrocement souffert tout au long de son histoire. Mais ce
respect inaliénable ne peut pas nous interdire de condamner les
actes d'un gouvernement. L'assimilation systématique de toute
critique de l'État d'Israël à de l'antisémitisme est une manœuvre
politique destinée à museler l'action diplomatique. On ne construit
pas la paix en acceptant que des acteurs détruisent des populations
entières, que ce soit à Gaza, au Liban, au Soudan ou dans l'Est du
Congo.
Ce qui a été patiemment déminé et reconstruit
par la communauté internationale, notamment au Sud-Liban par les
forces belges, est aujourd'hui anéanti par des bombardements
utilisant des substances comparables à l’agent orange pendant la
guerre du Vietnam, pour des raisons d'expansion territoriale que rien
ne justifie.
L'imposition d’un modèle de démocratie
par les armes
La politique étrangère occidentale
reste empoisonnée par un réflexe tenace : vouloir dicter aux autres
peuples ce qu'ils doivent faire pour leur propre bien. Croire qu'on
peut imposer nos modèles politiques par la force militaire, sans
aucun égard pour l'histoire ou les cultures des populations locales,
est une aberration. Elle ne sème pas la liberté. Elle sème la
guerre et la rancœur.
Le rejet croissant de l'influence
occidentale dans de nombreux pays d'Afrique devrait nous servir
d'alarme diplomatique. Ce n'est pas un caprice, c'est le signal d'un
ras-le-bol face à des décennies de condescendance, de colonialisme
et de paternalisme.
Les leçons de l'histoire récente
sont pourtant limpides. En 2003, dans un élan de souveraineté
courageux, la Belgique avait refusé de participer à la guerre en
Irak, aux côtés de l'Allemagne, du Luxembourg et de la France du
président Chirac et de Dominique de Villepin. Les mensonges sur les
prétendues armes de destruction massive constituent encore
aujourd'hui l'un des exemples les plus foudroyants des dérives
possibles des guerres d'ingérence.
Et pourtant, malgré
ce désastre, la tentation demeure. On parle parfois d'une
intervention en Iran. Comme si les leçons irakiennes, koweïtiennes
et afghanes n'avaient servi à rien. L'Iran n'est pas l'Irak : c'est
une civilisation millénaire d'une complexité remarquable. Toute
tentative de changement de régime imposé de l'extérieur risque de
se transformer en enlisement total. Chaque fois qu'on a voulu
utiliser les armes pour remettre de l'ordre, l'histoire a répondu
par le chaos, la guerre civile et la souffrance des peuples.
L'OTAN, l'effacement de l'Europe, la Belgique et le
mythe du « mauvais élève »
L’OTAN a jusqu’à
présent conservé un rôle central pour notre sécurité collective.
Mais dans une démocratie mature, il est tout à fait légitime de se
demander si une politique qui se résume à exiger toujours plus,
plus d'engagement, plus de dépenses, est suffisante et tenable, sans
jamais expliquer clairement à nos populations le sens profond de ces
efforts. Depuis trop d'années, notre politique de défense s'est
réduite à la stricte mise en œuvre des attentes de nos alliés. On
se plie aux seuils budgétaires dictés de l'extérieur. Mais une
stratégie nationale authentique ne peut pas se réduire à un
alignement sur des priorités exogènes. Elle suppose une
hiérarchisation propre, fondée sur une évaluation honnête des
risques réels.
Disons-le clairement : la Belgique n'est
pas, et n'a jamais été, le mauvais élève de l'OTAN. Ceux qui
s'instituent en chefs de classe prétendent oublier que chaque État
membre demeure souverain et qu'il doit agir en fonction de ses
capacités réelles, et non sur ordre de pays qui se trouvent être
de très gros vendeurs de matériels militaires.
Depuis
la création de l'Alliance, la Belgique a honoré ses engagements
avec constance : elle héberge le siège à Bruxelles et la base de
Chièvres dans le Hainaut, et s'est souvent illustrée parmi les
premiers sur les théâtres d'opérations, notamment en Afghanistan.
Mais cet engagement s'est toujours réalisé à une condition absolue
: que les opérations soient couvertes par la légitimité de l'ONU,
approuvées par le Parlement, et respectueuses du droit
international. C'est précisément cette boussole morale qui fait
cruellement défaut à ceux qui nous poussent aujourd'hui vers la
guerre.
L'histoire géopolitique nous rappelle aussi que
c'est l'absence d'une alternative européenne de défense crédible,
à la fin des années 1990, qui a fait de l'OTAN le seul horizon
sécuritaire du continent. Cela a conduit à l'élargissement de
l'Alliance jusqu'aux frontières directes de la Russie, contrairement
au récit véhiculé, cristallisant des tensions qui étaient
pourtant prévisibles, transformant ce qui devait être une alliance
strictement défensive en un outil de face-à-face permanent et
d'escalade, en dépit des promesses initiales de non-expansion de la
fin de la guerre froide.
Une Europe silencieuse et un
réarmement sans cap
Le constat est alarmant,
l'Europe politique disparaît de la scène diplomatique
internationale. Soumise aux pressions de Washington, elle se montre
incapable d'imposer son propre narratif, incapable de résister à
l'entraînement vers des opérations militaires dictées par des
intérêts économiques tiers. Nos capitales adoptent des postures
d'attentisme ou de silence, refusant de formuler un « non »
collectif face aux dérives bellicistes.
Pendant ce
temps, l'Europe s'engage dans un processus de réarmement chaotique,
dépourvu de toute cohérence globale. Chaque dirigeant national
avance ses propres pions militaires, pour le plus grand profit des
industries d'armement américaines. Ce manque de convergence révèle
l'absence dramatique de leaders européens capables d'imposer une
vision commune et souveraine.
Face à la pression
croissante pour augmenter massivement les budgets de défense, il
faut résister à une dynamique qui reléguerait au second plan les
fondements de nos démocraties : la cohésion sociale et la
transition écologique. Le réarmement ne peut pas se faire à
n'importe quel prix et surtout pas au détriment des populations que
nos États sont censés protéger.
Acheter mieux,
mutualiser et remettre l'humain au centre
Il faut
changer de modèle de pensée. La doctrine doit être claire :
acheter mieux doit primer sur acheter plus. L'achat de systèmes
d'armes n'est pas une simple ligne comptable, c'est l'engagement
d'une chaîne logistique de très long terme, dont nous devons
garantir l'indépendance opérationnelle.
L'acquisition
des avions de combat F-35 en est l'exemple le plus révélateur. Ces
choix engendrent des coûts démesurés pour les finances publiques,
créent des doublons avec des capacités déjà existantes en Europe,
et surtout, ils scellent une dépendance stratégique et
technologique envers les États-Unis qui interroge profondément
notre souveraineté. Quand chaque mise à jour logicielle ou chaque
pièce détachée dépend du bon vouloir d'un constructeur étranger,
la notion d'armée souveraine devient vide de sens.
La
seule voie responsable est la mutualisation à l'échelle européenne.
Face à l'attitude désinvolte des États-Unis tant à l'OTAN qu'à
l'ONU, l'Europe a le devoir de coordonner ses acquisitions futures à
la suite d'un audit lucide de ses arsenaux existants. Cette mise en
commun permettra d'optimiser les dépenses publiques, d'éliminer les
doublons inutiles, et de préserver nos capacités d'investissement
dans ce qui compte vraiment pour l'avenir de nos sociétés : le
social, l'éducation, la santé, la cohésion sociale, la culture, la
justice et le climat.
Toute doctrine de politique
étrangère reste désincarnée si elle ignore la dimension humaine.
Viser des augmentations massives des effectifs militaires sans
proposer un véritable projet de vie, de reconnaissance ou de
passerelles vers l'emploi civil, c'est générer des frustrations
profondes et durables. La défense doit avoir un sens pour ceux qui
la servent et pour la société entière qui la finance.
Et
tant que les moyens de la défense ne sont pas pleinement mobilisés
pour ses missions propres, il est juste et nécessaire qu'ils soient
mis au service de la société civile. Pour la paix, l'aide
humanitaire et la solidarité, à l'intérieur comme à l'extérieur
de nos frontières.
Le moment de choisir
Le
plus grand péril qui menace l'Europe aujourd'hui n'est pas
militaire. C'est la lassitude. L'indifférence qui s'installe dans
des populations désorientées, submergées par un flux
d'informations anxiogènes et privées de repères clairs. Si nous
acceptons passivement un ordre du monde où des acteurs frappent au
mépris de tous les traités, imposent leurs projets par la terreur
avant de consentir à discuter sur un champ de ruines, devenu
cimetière, alors nous abandonnons notre souveraineté morale et
politique.
Plutôt que de subir des agendas martiaux
dictés par des puissances qui ne partagent ni nos intérêts ni nos
valeurs à long terme, il nous appartient de définir ensemble une
vision européenne claire. Non pas une vision de puissance militaire
brute mais une puissance du droit, de la parole donnée, du respect
des peuples et du dialogue maintenu même dans les moments les plus
difficiles.
L'heure est au courage politique. Il y a
urgence à remobiliser les mouvements pacifistes, à rassembler
toutes les forces vives de la société civile pour s'opposer à la
logique de la guerre et refuser que la brutalité devienne la norme
au sein de nos structures de décision. La diplomatie n'est pas une
faiblesse, c'est la forme la plus exigeante et la plus durable de la
force, pour la paix.
Construire une défense souveraine,
juste et efficace, qui place toujours en priorité le droit, le
dialogue et la concertation : voilà l'objectif. Défendre, sans
relâche, la paix et la solidarité pour tous les peuples du monde,
pas seulement pour ceux dont la géographie ou le drapeau suscite
l'intérêt des médias occidentaux.
J’insiste, ce
n'est pas du pacifisme naïf. C'est du réalisme politique. Parce que
l'histoire nous l'a montré encore et encore : on ne fait pas la paix
avec des bombes. On la fait avec des idées, des principes et la
volonté tenace de ne jamais abandonner le dialogue.
André
FLAHAUT
Ministre d’État, Ancien ministre de la
Défense, Président honoraire de la Chambre.
Ce texte est proposé afin d'élargir le champ de réflexion, ce qui ne signifie pas systématiquement caution à l’analyse et aux opinions qui y sont développées. La responsabilité d'activista.be s'arrête aux propos reportés ici. activista.be n'est nullement engagé par les propos que les auteurs auraient pu tenir par ailleurs et encore moins par ceux qu'ils/elles pourraient tenir dans le futur. Merci toutefois de nous signaler toute information concernant l'auteur qui pourrait justifier une réévaluation.