La résistance de la classe travailleuse a forcé l’ICE à quitter Minneapolis


 Par Ramy Khalil (Militant Syndical / Gauche / USA)

 Publié le 14 mars 2026 par Jacobin. Traduction Christian Dubucq pour Contre Temps

 

À Minneapolis, une nouvelle génération de militant·es défie Donald Trump, ranime la combativité syndicale et remporte des victoires. Dans la bataille qui s’est déroulé ces derniers mois, la résistance d'une classe travailleuse multiraciale a joué un rôle décisif pour faire reculer Trump et son offensive autoritaire et anti-immigrés. Le mouvement syndical y retrouve un esprit de combat qu’on croyait perdu. Prochaine étape : le 1er mai 2026 !  

Nombre d’entre nous se sont sentis submergés par l’avalanche d’attaques lancées par Donald Trump contre les autres pays, contre les travailleurs, contre les communautés marginalisées et contre la démocratie elle-même. Mais, après une année passée à encaisser l’offensive trumpienne, la classe ouvrière de Minneapolis a relevé le défi et contre-attaqué.

Le 1er décembre, l’administration Trump lançait l’opération Metro Surge, en déployant quatre mille agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les « Twin Cities », Minneapolis et Saint Paul. Ces forces se sont livrées à un profilage racial ouvert des personnes de couleur, ont arrêté violemment plus de quatre mille personnes et en ont expulsé des centaines.

En réponse, des dizaines de milliers de travailleuses et de travailleurs issus d’horizons très divers se sont organisés : manifestations, entraide pour les voisin·es immigré·es, patrouilles communautaires destinées à entraver les opérations de l’ICE.

Le 7 janvier, l’ICE a tué Renée Good, déclenchant une immense vague de colère. L’exigence de voir les responsables rendre des comptes, comme le mot d’ordre « ICE Out », s’est propagée dans tout l’État. Des élus démocrates ont fini par reprendre ce slogan lorsqu’il est devenu impossible de l’ignorer, mais ils ont refusé d’adopter des mesures matérielles pourtant réclamées par les syndicats et les organisations de quartier — par exemple un moratoire sur les expulsions locatives, destiné à protéger les travailleurs immigrés qui, terrorisés, n’osaient plus sortir de chez eux pour aller travailler et ne pouvaient donc plus payer leur loyer.

Une grève de masse

Le meurtre de Renée Good a suscité une telle réaction que quelques dirigeant·es syndicaux progressistes des Twin Cities ont pris une décision rare : appeler à une journée de « Pas de travail, pas d’école, pas de shopping » le 23 janvier. Les appareils traditionnels de l’AFL-CIO ont d’abord résisté à cet appel à la grève, avant d’y être contraints par la colère de la base et la pression des adhérent·es. Trois jours avant le 23 janvier, la branche du Minnesota de l’AFL-CIO a finalement apporté son soutien au mouvement.

Le 23 janvier, des travailleurs et des travailleuses de l’aéroport et des membres du clergé ont perturbé le fonctionnement des installations. Des salarié·es des télécommunications et les enseignant·es des écoles publiques de Saint Paul ont cessé le travail. Plus d’un millier de petits commerces ont été poussés soit à fermer, soit à distribuer gratuitement de la nourriture aux manifestant·es. Selon un sondage, près de 10 % des travailleurs et travailleuses du Minnesota ne se sont pas rendus au travail — fait rare dans le cas d’une grève politique. Environ 75 000 personnes ont bravé un froid glacial, avec une température ressentie pouvant descendre jusqu’à −34 °C, pour défiler dans le centre-ville.

Le lendemain, Alex Pretti a été à son tour tué par l’ICE, faisant basculer encore davantage l’opinion contre l’agence. Sous l’effet de cette séquence, les dirigeants des grandes entreprises du Minnesota ont enfin rompu leur silence sur l’opération Metro Surge. Leur réaction s’est toutefois bornée à une déclaration fade appelant à une « désescalade des tensions », sans la moindre critique des crimes violents commis par l’ICE.

Des organisations étudiantes et Zohran Mamdani ont ensuite appelé à une grève générale nationale le vendredi suivant, le 30 janvier. Mais, cette fois, peu de lieux de travail se sont réellement arrêtés, faute de soutien des directions syndicales — occasion manquée.

Les syndicats et les organisations alliées ont cependant organisé plus de deux cents manifestations de solidarité à travers le pays. Souvent, les appareils syndicaux ont été poussés à agir par une nouvelle génération de militant·es, dont l’expérience et l’influence n’ont cessé de croître au cours des quinze dernières années. Beaucoup sont issus du mouvement Black Lives Matter, des Democratic Socialists of America (DSA) ou des campagnes présidentielles de Bernie Sanders. Pendant des années, ils ont mené un patient travail d’organisation au sein de leurs syndicats, y ont tissé des liens, constitué des collectifs de base et construit des rapports de force. Ce fut un moment où ce travail patient a enfin porté ses fruits.

L’organisation rapide de la riposte et la grève de masse ont fini par contraindre l’opération de l’ICE à battre en retraite. Le 12 février, l’administration annonçait le retrait de l’agence de Minneapolis. Les autorités ont prétendu que la mission avait été menée à bien ; il s’agissait manifestement d’une manière de sauver la face.

Cette victoire, rare à bien des égards, a révélé que Trump n’est pas tout-puissant. Il reste encore à obtenir le départ des agents de l’ICE toujours présents dans le Minnesota. Mais la classe ouvrière locale a prouvé qu’il était possible de faire reculer Trump, y compris sur la question de l’immigration. À une condition toutefois : que les militant·es étudient les idées marxistes et socialistes et mènent sur la durée un travail d’organisation en profondeur au sein de la classe ouvrière. C’est ainsi que l’on bâtit la base nécessaire pour pousser des syndicats et des organisations, souvent dirigés par des modérés, à organiser des manifestations de masse et des grèves puissantes quand la situation l’exige.

Le 1er mai

Fort·es de cette victoire, les militant·es veulent maintenant organiser, le 1er mai 2026, une journée nationale d’action, comprenant des grèves partout où ce sera possible, contre l’ensemble du programme de Trump.

Dans les Twin Cities, pour faire pression sur des directions syndicales hésitantes d’un côté, tout en évitant de l’autre les appels ultra-gauche à des « grèves générales » improvisées, une coalition d’organisations syndicales et de gauche a convoqué une assemblée de travailleurs afin de décider démocratiquement comment et quand lancer la prochaine grève de masse. Plus de vingt organisations ont soutenu l’assemblée du 15 février, parmi lesquelles la Communication Workers of America 7250, l’Amalgamated Transit Union 1005 et la section des personnels de soutien éducatif de la Minneapolis Federation of Educators. Près de quatre cents travailleurs et travailleuses, dont au moins sept président·es de sections syndicales locales, y ont participé avec énergie.

La principale résolution adoptée appelait à une journée nationale d’action le 1er mai 2026, comprenant une nouvelle journée de « Pas de travail, pas d’école, pas de shopping » dans les Twin Cities, et partout ailleurs où des grèves pourraient être organisées. L’assemblée s’est fixé des objectifs concrets : mettre en place des comités de grève dans au moins vingt-cinq lieux de travail des Twin Cities, organiser un contingent prêt à faire grève pour le 1er mai lors du rassemblement No Kings du 28 mars 2026 — journée nationale d’action non violente annoncée dans plus de 3 000 localités à travers les États-Unis —, et obtenir des engagements de grève de la part d’au moins cinq syndicats et cinq organisations communautaires.

Même si les directions syndicales traditionnelles ont résisté aux appels à l’action, les organisateur·trices du 1er mai dans les Twin Cities discutent avec les syndicats progressistes qui avaient conduit la grève du 23 janvier. Ces directions progressistes, ainsi qu’au moins une organisation à but non lucratif locale, semblent prêtes à appeler à la grève le 1er mai. De son côté, l’Inter Faculty Organization — un syndicat regroupant 3 600 enseignant·es du supérieur du Minnesota — a voté sa participation à la journée « Pas de travail, pas d’école, pas de shopping ». Des militant·es de base s’emploient désormais à convaincre davantage de syndicats et d’organisations communautaires de rejoindre le mouvement.

À l’échelle nationale, la coalition May Day Strong[1], emmenée par le Chicago Teachers Union (CTU), fait monter la pression en faveur de cette journée nationale d’action, avec grèves partout où elles seront possibles, à travers sa campagne d’engagement pour le 1er mai et de grandes réunions publiques sur Zoom. Le CTU se prépare à paralyser les écoles publiques de Chicago, et plusieurs syndicats — notamment le Service Employees International Union (SEIU) — pourraient se mettre en grève dans plusieurs grandes villes américaines.

Depuis la grève générale des immigrés du 1er mai 2006, le 1er mai est devenu aux États-Unis une journée de lutte pour les droits des immigré·es et des travailleurs. Cette année, il représente une occasion majeure pour les syndicats, les organisations de quartier et les socialistes d’organiser des grèves — ou, à défaut, des rassemblements en fin de journée ou pendant la pause de midi. Les actions du 1er mai contribueront à saper le soutien à Trump, déjà en recul, y compris parmi les indépendant·es plutôt enclins à voter républicain.

Un terrain politique en mouvement

Depuis l’annonce du retrait de l’ICE de Minneapolis, le terrain politique a changé. Les révélations sur le « système Epstein » ont dominé l’actualité, puis Trump a attaqué l’Iran, à la fois pour frapper les ennemis de l’empire étatsunien et pour détourner l’attention de l’ICE comme de l’affaire Epstein.

Dans ce contexte, nous devons présenter les mobilisations du 1er mai comme une lutte non seulement contre l’ICE, mais plus largement contre le programme impérial de Trump dans son ensemble : ses attaques contre d’autres pays, contre le financement de la santé, et contre le terrain politique sur lequel se prépareront les élections de mi-mandat.

Dans les années qui viennent, Trump et les milliardaires devront affronter une résistance croissante portée par une nouvelle génération de centaines de milliers de militant·es — une avant-garde montante de la classe ouvrière, qui gagne en expérience et en influence. Consolider ces premiers acquis prometteurs exigera d’organiser des collectifs de base dans les syndicats pour défier les directions modérées, de recruter aux Democratic Socialists of America, et de former les travailleurs au marxisme, qui fournit les idées révolutionnaires nécessaires à une transformation en profondeur de la société.

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Ramy Khalil est militant syndical à Minneapolis, engagé au sein de la section locale 2474 de l’AFSCME. Ancien cadre militant de Seattle DSA, il a été directeur de campagne de Kshama Sawant lors de son élection au conseil municipal de Seattle, puis codirecteur de Tacoma For All, campagne victorieuse en 2023 pour le renforcement des protections des locataires dans l’État de Washington. Il est membre des Democratic Socialists of America (DSA), où il milite au sein du courant marxiste révolutionnaire Reform & Revolution, et fait partie de la rédaction de Labor Power Publications, une structure éditoriale militante liée aux milieux socialistes et syndicaux étasuniens.

 

Publication originale sur Jacobin

Traduction française sur Contre Temps 

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[1] May Day Strong est une coalition nationale étasunienne rassemblant des centaines d’organisations syndicales, politiques et communautaires. Parmi ses partenaires figurent notamment le Chicago Teachers Union (CTU), la National Education Association (NEA), l’American Federation of Teachers (AFT), la Communications Workers of America (CWA), les Democratic Socialists of America (DSA), Jobs with Justice, Sunrise Movement, MoveOn, Women’s March, Public Citizen, Color of Change, People’s Action Institute et de nombreux groupes locaux affiliés à Indivisible ou 50501

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