Angela Davis : « Contre le fascisme, l’espoir est une exigence absolue »

Par Rokhaya Diallo (Chercheuse / Gauche / USA)Angela Davis (Militante / Gauche / USA)

Publié le 27 janvier 2025 par La Déferlante 

 

Rokhaya Diallo : L’élection de Donald Trump en novembre 2024 a été un choc pour de nombreuses personnes, aux États-Unis et dans le monde, alors que la candidature de la démocrate Kamala Harris avait suscité un fort enthousiasme. Comment analysez-vous ce résultat ? 

Angela Davis : On n’aurait pas dû supposer que le Parti démocrate gagnerait ces élections. On pourrait passer des heures à parler de son incapacité à répondre aux besoins des travailleurs et des travailleuses à une époque où les richesses sont de plus en plus concentrées entre les mains des classes supérieures. Le Parti démocrate est dirigé essentiellement par une élite, c’est-à-dire par des gens qui n’ont pas conscience que le capitalisme mondial a détruit la possibilité pour un grand nombre de personnes de vivre une vie décente.

Cette élection a été perdue parce qu’on n’a pas réfléchi aux liens entre le capitalisme mondial – qui est aussi un capitalisme racial – et l’hétéropatriarcat. En tant que membre honorifique du syndicat international des dockers 1, je suis profondément déçue de voir le Parti démocrate se détourner des ouvriers et des ouvrières. Je n’ai jamais présumé que l’élection de Kamala Harris serait à elle seule une victoire. Ma position était de voter pour elle pour, une fois qu’elle serait élue, faire pression sur elle pour infléchir sa politique.

Pensez-vous qu’il faille analyser l’élection de Donald Trump comme une victoire de l’homme blanc et de la suprématie blanche ? La campagne de Kamala Harris était axée sur les droits reproductifs, mais cela n’a pas été suffisant pour l’électorat des femmes blanches. Comment pensez-vous que le genre a joué un rôle dans cette élection ?

À bien des égards, c’est une victoire tactique de la suprématie blanche. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une victoire définitive. Le virage à droite et la répression accrue des minorités que nous avons vécue ces dernières années est une réaction de l’ultradroite face à une prise de conscience mondiale de ce racisme et de cette suprématie blanche comme phénomènes structurels ainsi que de la nécessité de les remettre en question.

Le patriarcat a par ailleurs été une force dévastatrice dans cette élection. Mais faire entrer les femmes dans l’arène électorale n’est pas le seul moyen de renverser la situation. J’ai toujours regardé avec méfiance l’idée selon laquelle des personnes, du simple fait de leur identité raciale ou de genre, seraient susceptibles de provoquer des changements massifs. Ces prédictions ne tiennent pas compte du pouvoir de l’organizing 2. C’est grâce à ces mobilisations structurées au fil des décennies, de centaines d’années même, que les femmes noires sont à même d’occuper une place centrale. 

Pensez-vous que l’élection de Donald Trump fasse courir un risque sérieux à la démocratie états-unienne ?

Cela fait longtemps que les États-Unis prennent une direction qui va à l’encontre d’un développement de la démocratie. Les débats sur l’utilisation du mot « fasciste »3 nous amènent à nous interroger sur la nature de notre système. Les États-Unis prétendent répandre la démocratie à travers le monde, mais cet impérialisme sert d’abord une volonté d’expansion du capitalisme. Nous devons prendre au sérieux la menace du fascisme et la montée des leaders d’extrême droite, non seulement aux États-Unis, mais aussi au Brésil, aux Philippines, en Italie, et en France, bien sûr. Nous devons aussi repenser ce que l’on entend par « démocratie » puisque ce mot est utilisé de façon si désinvolte.

Face à la montée des extrêmes droites dans le monde, quels sont les outils pour résister ? Y a‑t-il encore une place pour l’espoir ?

Oui, sans espoir, cela n’a aucun sens de continuer à lutter. Mariame Kaba 4l’a parfaitement formulé en disant que « l’espoir est une discipline ». C’est une exigence absolue de la lutte et un élément essentiel de la mobilisation contre la menace imminente du fascisme. Trouver des moyens de générer de l’espoir relève de notre responsabilité d’activistes.

La prise de conscience du racisme structurel s’est intensifiée en 2020 5en pleine pandémie. Ce qui est remarquable dans cette période, c’est qu’un grand nombre de personnes qui n’avaient probablement pas réfléchi sérieusement aux luttes antiracistes ont commencé à développer une conscience collective de cette oppression. Nous devons être conscientes et conscients de la manière dont de tels événements nous font avancer et être prêt·es à tirer parti des événements imprévus.

Aujourd’hui, un mouvement réactionnaire tente de contrer cette évolution. Des livres sont censurés ou menacés d’être brûlés sur la place publique, et certain·es exercent des pressions pour changer les programmes dans les écoles primaires, les lycées, les collèges et les universités [lire l’encadré ci-dessous].

Les plus diplômé·es étant les plus susceptibles de comprendre les racines historiques esclavagistes et coloniales du racisme structurel et de voter contre Trump, elles et ils représentent une menace pour les promoteurs du fascisme. L’éducation est donc un espace de lutte très important. C’est pourquoi j’entrevois des possibilités de victoires à l’avenir.

Les interdictions de livres sont des éléments de la guerre culturelle, particulièrement brutale à l’égard des personnes trans, contre ce que les réactionnaires appellent « le wokisme ». D’après vous, qu’est-ce qui explique cette panique morale ? Comment devrions-nous y répondre ?

Jamais les Républicains n’auraient pu anticiper la popularité des mouvements trans de ces dernières années. Ces mouvements sont non seulement une menace pour leur pouvoir, mais aussi le symbole de tout ce qui les effraie. La binarité de genre est tenue pour évidente depuis si longtemps. Sa remise en question représente la possibilité de questionner de nombreux facteurs qui ont établi la suprématie blanche, le patriarcat hétérosexuel et tant d’autres phénomènes oppressifs.

Le mouvement trans est une révolution politique, économique et idéologique qui va bien au-delà de la question du genre. Il est aussi important de reconnaître que la compréhension de la notion de genre par tant de gens dans un laps de temps relativement court est un phénomène révolutionnaire. Si nous devons nous opposer au mouvement fasciste, c’est aussi parce qu’il considère comme des ennemi·es celles et ceux qui ne se conforment pas aux normes de genre.

Votre militantisme a‑t-il évolué sur les questions LGBT+ ? Le fait d’être lesbienne  joue-t-il un rôle dans votre façon de penser, dans votre façon de militer aujourd’hui ?

Je m’efforce de me tenir à distance des présupposés identitaires selon lesquels on serait davantage susceptible de s’engager dans la lutte si l’on est membre d’un groupe dont la liberté est remise en question. Je soutenais la cause LGBT+ bien avant que les transformations de ma vie personnelle ne m’amènent à m’identifier comme membre de la communauté queer.

Il faut savoir que l’une des caractéristiques du Black Panther Party était non seulement son soutien aux luttes de libération dans le monde entier, en tant que parti internationaliste, mais aussi à ce que l’on appelait alors le mouvement de libération gay. Et c’était à la fin des années 1960 !

En tant que militante révolutionnaire et radicale, j’étais très opposée au fait de se focaliser sur le mariage pour les personnes de même sexe : la communauté queer a été une force de contestation du mariage comme institution capitaliste. J’étais aussi opposée à l’inclusion des personnes LGBT+ dans l’armée.

Pour moi, la question n’est pas de réclamer l’inclusion, mais de se mobiliser collectivement pour faire tomber l’armée. Dans le mouvement noir également, il faut faire attention aux logiques assimilationnistes. Elles semblent parfois prendre le dessus et empêcher les éléments les plus radicaux, révolutionnaires et libérateurs de cette lutte de parvenir à une place centrale.

    « La répression accrue des minorités est une réaction de l’ultradroite face à une prise de conscience mondiale du racisme et de la suprématie blanche comme phénomènes structurels. »
Vous êtes depuis longtemps engagée en faveur de la Palestine. Avec le génocide en cours à Gaza, le soutien au peuple palestinien est-il devenu prioritaire pour vous ?

Nous sommes nombreux et nombreuses à nous préoccuper de ce qui se passe actuellement à Gaza et au Liban. Mais nous ne prétendons pas qu’il s’agit de la lutte la plus importante au monde. Je me suis toujours méfiée du processus de hiérarchisation entre les causes. Je crois plutôt à leur interdépendance. Ce qui se passe à Gaza dépasse Gaza.

Tout comme nous avons considéré la lutte contre l’apartheid sud-africain non pas comme la plus importante des luttes contre le racisme, mais comme une lutte qui aurait des répercussions dans le monde entier. Personne ne peut être sur tous les fronts mais on peut être conscient·es des relations entre les luttes.

C’est ainsi que nous créons une sorte de connexion dans le monde. Mais nous ne devons pas dire qu’il est plus important en ce moment de soutenir le mouvement palestinien que de soutenir, par exemple, les Haïtiens et les Haïtiennes, qui souffrent terriblement à cause de la position historique du gouvernement français (8).

Nous vivons à une époque où les actes des ultrariches concourent à l’accélération de l’extinction planétaire. Comme à Gaza, où la production capitaliste d’armes, aux mains de quelques entreprises, ne détruit pas seulement les maisons, les mosquées et les hôpitaux, mais aussi la possibilité même de vivre. Nous sommes face à un génocide, comme le rappellent les accusations portées par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice.

    « Je me tiens à distance des présupposés identitaires selon lesquels on serait davantage susceptible de s’engager dans la lutte si l’on est membre d’un groupe dont la liberté est remise en question. »
Vos engagements englobent la préservation du vivant et de l’écologie en général, pourriez-vous nous en parler ?

Le changement climatique est profondément lié aux luttes contre le racisme et contre le capitalisme. Bien sûr, le capitalisme est responsable des terribles dégâts infligés à la planète. La justice environnementale est le point de départ de la justice sociale. Si nous remportons des victoires dans nos luttes contre le racisme, la misogynie, l’homophobie, etc., mais que la planète est détruite, alors ces luttes n’ont plus aucun sens. Nous devons donc tous et toutes concevoir la protection de la planète comme une urgence absolue.

Je pense que les populations du Sud global devraient être en première ligne de ces luttes. La prédation des entreprises capitalistes – par exemple dans l’agriculture – a pour effet de détruire les cultures autochtones, qui savaient protéger la terre. Or ces cultures comprenaient l’importance des approches durables dans l’agriculture et la nécessité de préserver la biodiversité.

À titre personnel, je suis végane, pour minimiser mon impact sur la planète, mais je n’impose pas ma manière de vivre. Je pense simplement que nous devrions être conscient·es de nos activités quotidiennes et de l’impact qu’elles ont sur des êtres vivants, bien au-delà de la portée de nos vies.

Vous avez passé beaucoup de temps en France. Qu’en avez-vous retiré ?

Ma mère avait l’habitude de dire, lorsque j’étais petite, que je devais toujours porter mon imagination au-delà de l’endroit où je me trouvais. Mes études en France ont joué un rôle très important dans ce processus, et je ne l’oublierai jamais. Même si aujourd’hui je sais combien la France a tendance à se présenter comme la plus grande adversaire du racisme dans le monde sans voir les actes racistes qui se produisent sur son sol. Je pense que la France fait face à une crise d’identité. Le colonialisme a été au cœur de son développement et de celui de tous les pays occidentaux, mais heureusement les descendant·es de ces histoires bousculent cette position et s’impliquent dans la création d’une France très différente. •

Entretien réalisé en anglais, en visioconférence le 14 novembre 2024. 

 

Version originale sur La Déferlante

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1-L’International Longshore and Warehouse Union, qui défend les intérêts des ouvriers portuaires aux États-Unis, est en première ligne dans les luttes antiracistes et décoloniales, en refusant par exemple de décharger des bateaux venant d’Israël.
2-Aux États-Unis, l’organizing est une méthode de mobilisation communautaire visant à rassembler des individus autour d’intérêts communs pour exercer un pouvoir collectif et obtenir des changements sociaux, économiques ou politiques.
3-Lancé dès le premier mandat de Donald Trump, en 2017, le débat a resurgi lors de la dernière campagne présidentielle après que plusieurs anciens collaborateurs du président élu ont estimé qu’il correspondait à la définition de « fasciste ». Une accusation reprise par la candidate démocrate, Kamala Harris.
4-Mariame Kaba est une autrice et activiste états-unienne engagée dans les mouvements pour l’abolition des prisons, la justice raciale et la justice de genre.
5-Après le meurtre raciste de George Floyd par un officier de police aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a pris une ampleur inédite à travers le monde

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